1La pièce
La pièce
laisser le monde trancher

La nuit tombe sur le bas port. Deux ruelles montent vers les quais hauts, et elles se ressemblent. Celui qui me suit depuis l’embarcadère n’a pas ralenti.
Je n’ai pas le temps de choisir juste. Je sors la pièce de ma poche de poitrine. Face, je prends à gauche, vers les lanternes et le monde ; Pile, à droite, dans le noir et par le plus court.
Je lance.
◆ L’oracle des questions fermées
Section intitulée « ◆ L’oracle des questions fermées »La pièce est le plus simple des oracles. Elle répond à une question fermée, une question qui a deux bouts. Elle ne dit jamais je réussis ni j’échoue ; elle dit seulement le monde est ainsi, ou il est autrement.
La convention est simple :
- Face, le premier pôle, est favorable ;
- Pile, le second, est défavorable.
Une question, un lancer, une vérité. Puis vous enchaînez, une vérité après l’autre, jusqu’à voir le monde se dessiner.
Ne posez jamais deux fois la même question pour une même situation. La reposer jusqu’à décrocher le oui qu’on espérait, ce n’est plus interroger un oracle, c’est harceler le monde.
L’apprentissage de la pièce tient à poser des questions qui rendent quelque chose. Une bonne question est celle dont les deux réponses créent du monde, et dont la réponse change plus d’une chose.
Le café est-il sur une grande avenue, ou au fond d’une ruelle ? passe deux fois : les deux réponses donnent un café, et chacune décide du passage, du bruit, de qui peut me voir entrer. Y a-t-il quelqu’un d’intéressant, ici ? échoue deux fois : une réponse sur deux rend le vide, et ce n’est pas votre personnage qui la pose, c’est votre position de joueur.
◆ Les deux pôles — que Pile vive autant que Face
Section intitulée « ◆ Les deux pôles — que Pile vive autant que Face »Une pièce ne sait dire que oui ou non, mais rien n’oblige le non à être plat. Quand une question vous inspire, posez d’abord le possible : ce que vous aimeriez voir surgir sur Face. Puis, si le cœur vous en dit, tendez pour Pile son extrême inverse, qui n’est pas la négation sèche mais un renversement inventant à son tour.
« Est-ce qu’on me surveille ? » Sur Face : un homme au fond ne me quitte pas des yeux. Sur Pile : on ne me surveille pas. On m’attend. L’inverse n’est pas « personne ne me regarde », ça ne donne rien : si l’on m’attend, c’est que quelqu’un savait que je viendrais. Et comme les deux vérités existaient avant le lancer, vous ne pouvez plus écrire vers celle que vous espériez.
L’autre voie est de tendre deux mondes de force égale : « la boutique est-elle en contrebas, ou en hauteur ? » La pièce tranche entre vos deux hypothèses.
◆ Le pôle unique — pour aller vite
Section intitulée « ◆ Le pôle unique — pour aller vite »Tendre deux mondes demande un temps d’invention, et toutes les questions ne le valent pas. Le plus souvent vous demandez simplement — est-ce que… —, vous lancez, et vous lisez ce qui sort.
Souvent l’inverse se déduit tout seul. Le café est-il bondé ? Non : il est vide, et un café vide se joue aussi bien qu’un café plein. La boutique est-elle ouverte ? Non, et une porte fermée se questionne à son tour : depuis quand, pourquoi, qui a la clé. Le pôle unique n’est alors qu’un deux-pôles contracté : l’envers allait de soi, vous n’aviez pas besoin de l’écrire.
Sur un détail, ne vous embarrassez pas. Y a-t-il un canal qui longe cette rue ? Un non ne bloque rien : la rue existe toujours. Demandez, prenez ce qui tombe, avancez.
Sur ce qui compte, sachez ce que le non vous coûtera. Y a-t-il une boutique de plantes dans cette ville ? Le oui vous met en route ; le non vous laisse le travail sur les bras — où, alors ? qui d’autre en vend ? C’est parfois le bon calcul quand on veut avancer vite, mais sentez venir le poids : un pôle unique peut vous rendre une question au lieu d’un monde. Revenez alors aux deux pôles : est-elle sur mon chemin, ou faut-il descendre la chercher au bas port ?
◆ Ce qu’on demande à une pièce
Section intitulée « ◆ Ce qu’on demande à une pièce »Vous pouvez tout demander à la pièce. Mais certaines questions rendent presque toujours quelque chose.
◆ Peupler — qui est là, et comment il est
Section intitulée « ◆ Peupler — qui est là, et comment il est »Le serveur vient-il de lui-même, ou faut-il le héler ? Est-il jovial, ou pressé et sec ? La table du fond est-elle occupée ? Deux pôles à chaque fois, et demandez sans compter : rien de tout cela ne défait vos plans, tout s’intègre en une seconde.
◆ Un lieu, en quatre axes
Section intitulée « ◆ Un lieu, en quatre axes »Sur un lieu, quatre axes se déclinent partout et suffisent presque toujours. L’exposition : est-il en vue, ou à l’écart ? La densité : plein, ou désert ? L’accueil : m’y attend-on, m’y tolère-t-on, m’y ignore-t-on ? L’âge : neuf, ou usé par les mains ? Quatre réponses, et le lieu existe.
Un café. En vue, ou à l’écart ? Sur une avenue passante, donc on m’y verra. Plein, ou désert ? Presque vide à cette heure, donc on m’entendra. M’y attend-on, ou m’y ignore-t-on ? Le patron ne lève pas les yeux : je ne suis personne, ici. Neuf, ou usé ? Les tables sont marquées, le zinc creusé — donc c’est un lieu d’habitués, et je n’en suis pas un. Quatre pièces, et je sais déjà comment jouer la Scènel’unité de jeu : on l’ouvre, on la joue, on la referme.partie 3.
Un pont d’astronef. En vue, ou à l’écart ? À l’écart, tout à l’arrière, donc personne ne passe. Plein, ou désert ? Trois hommes de quart, donc jamais seule. M’y attend-on, ou m’y ignore-t-on ? On me salue au grade : j’ai une place ici, et des devoirs. Neuf, ou usé ? Les consoles sont neuves, l’odeur de peinture encore là — donc ce navire n’a pas d’histoire, et ça devrait m’inquiéter. Mêmes quatre questions, un autre monde.
◆ Jouez vos premières questions
Section intitulée « ◆ Jouez vos premières questions »Prenez votre pièce. Avant même de savoir où vous allez, posez au monde deux ou trois questions fermées, et regardez-le se dessiner, Face après Pile.
Descendez dans votre personnage : demandez ce que, à sa place, vous brûlez de savoir. Suis-je vraiment seul, ici ? Quand une question pèse, tendez-lui ses deux pôles avant de lancer. Et ne restez pas sur la réponse tombée : demandez aussitôt qui, pourquoi si facilement, qu’est-ce que ça coûtera, et repartez d’un cran plus loin.