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Liseciel

Récits pour explorer d’autres mondes

Ce qui pend

tenir ce qui n’est pas fini

Dans une ruelle, sous un lampadaire allumé, un homme et une femme se passent un papier ; au fond, la rue claire s’ouvre sur des passants.

Une lettre passe de main en main, une nuit sans lune, sur les docks de Fergris. Celui qui la donne ne lève pas les yeux ; celle qui la prend ne l’ouvrira qu’à bord. À deux quais de là, Nera dort : elle doit appareiller au matin.

Une partie ne tient pas par ce qui s’est passé : elle tient par ce qui n’est pas fini. Les gens que vous avez levés veulent des choses. Des questions que vous avez posées n’ont pas de réponse. Et sur certaines d’entre elles, quelqu’un d’autre avance pendant que vous regardez ailleurs.

Une partie solo n’avance pas toute seule : il lui faut quelque chose à suivre. Ce quelque chose, c’est le fil : la tension qui court d’une Scènel’unité de jeu : on l’ouvre, on la joue, on la referme.partie 3 à l’autre, ce qui reste ouvert quand une scène se referme et appelle la suivante.

Il est fait de tout ce qui pend : les Désirce que votre personnage veut. Aucune mécanique, aucun compte : ça oriente ce que vous jouez.partie 11 des Acteurune présence qui veut : quelqu’un qui reviendra et pèsera, là où le Décor s’oublie. On l’ancre au relevé d’une ligne.partie 7 du relevé, une menace qui monte, et surtout les attentes et les enjeux. Lorsque vous vous posez une question, en tant que joueur ou dans votre personnage, notez-la.

Toutes les questions n’appellent pas de réponse. Notez-les telles quelles : ce sont des trous actifs. Il reste à savoir si le monde y travaille lui aussi, et pour cela demandez-vous : est-ce que quelqu’un d’autre dans le monde cherche la réponse ?

  • Si non, c’est une attente. Elle vous appartient, elle mûrit à son rythme, elle a le droit de ne jamais se refermer, pourquoi, et qu’est-ce que je fuis ?
  • Si oui (un homme à qui vous avez promis, une dette, un rapport que vous avez signé), c’est un enjeu. D’autres avancent dessus pendant que vous regardez ailleurs, et il ne s’oublie pas.
La questionQuelqu’un d’autre cherche ?
La nef d’Astore, revue au loin après sa mortNon — elle est à moi seule : une attente
Pourquoi je pars toujours, et qu’est-ce que je fuis ?Non — personne ne la creuse à ma place : une attente
Qui commande à Parilia, et pourquoi tenir le colis à distance de son porteur ?Oui — on paie pour que je n’en sache rien : un enjeu
La dette promise avant l’hiverOui — il compte les jours : un enjeu

Et quand, en tant que joueur, vous savez une chose que votre personnage ignore, mettez-la à part en note méta (« Je suis suivie — elle ne le sait pas encore ») : c’est souvent elle qui tend le récit.

Regiord, sur le pont d’une grande astronef, début de soirée. Astore est mort il y a des mois. Je croyais ce cercle-là refermé.

Le ciel vire à l’orange, le pont est calme. Je ne décide rien — je demande. Se passe-t-il quelque chose, au loin ?

FaceFacequelque chose, au fond
PilePilele ciel est vide
La demande au loin — le soir n’est pas vide.

Sur bâbord, tout au fond, un éclat accroche le dernier soleil. Quelque chose, oui.

Une nef ? — pièce : Face, oui. Je sors la longue-vue.

Je règle la molette. Une petite coque, seule, qui file tranquille vers l’horizon.

Et là, sans rien demander à la pièce, l’idée me tombe dessus, trop forte pour que je la refuse : cette silhouette, je la connais. La ligne de la coque, la balafre sur l’aileron. C’est la nef d’Astore. En tout point. Aucun lancer ne me l’a dit ; c’est venu seul, et c’est ce qui rend l’instant brûlant, alors c’est vrai, et je le garde. Le fun est le moteur : une idée pareille, on la saisit, on ne la met pas aux voix.

Elle va vers le même endroit que toujours. Comme s’il n’en était jamais descendu.

Mon pouce trouve quand même la pièce. Est-il à la barre, vivant, revenu ? Un lancer, et je saurais : Face il est là ; Pile sa nef sans lui, vendue, volée, dérivant seule.

Et je ne lance pas.

Celle-là ne veut pas de réponse. Elle vaut plus ouverte que close. Si je tranche, j’ai un fait, et le fait tue le trouble. Si je laisse, j’ai un trou actif : quelque chose que le monde continuera de creuser sous la surface, à mon insu. Un homme pareil, mort, et dont la nef file encore vers sa destination… non. Je ne veux pas savoir. Pas maintenant. Peut-être jamais. Je referme la longue-vue et je note au carnet, sans y répondre :

Attente : la nef d’Astore, revue au loin, après sa mort. Sa route n’était donc pas finie ?

Le monde travaille en dessous. Il me le dira quand il voudra — ou jamais. C’est très bien comme ça.

Penché sur une paillasse encombrée de fioles, un homme au chapeau et au long manteau trace quelque chose près d’un livre ouvert ; derrière lui, un globe de verre éclaire la salle à lui seul.

Une scène se ferme mal quand elle se ferme sur rien. Avant de tourner la page, demandez : qu’est-ce qui reste ouvert ? Il en sort trois sortes de choses, et vous n’en gardez pas autant de chacune.

La question de pont : une seule, et elle ne va pas au relevé. Où vais-je me réveiller ? Elle ne pend pas : la scène suivante y répond, et c’est même elle qui la cadre. C’est la question que vous poserez à votre prochaine Ouverture (l’)le geste qui commence toute scène : trois cartes, on en garde une, on renonce aux deux autres. Le seul tirage où choisir coûte, et la seule porte du destin.partie 3.

Les attentes et les enjeux : ce qui pend vraiment. Qui est la Ravaudeuse ? Qu’est-ce que cette histoire de Destince qui entre quand vous gardez une majeure à l’ouverture, et par nulle autre porte : le moment cesse d’être ordinaire. Il se résout à la pièce, jamais aux cartes, et ce qu’il prend ne se reprend que par lui.partie 6 sur les trois convoyeuses ? Elles vont au relevé, et elles gagnent à mûrir.

Et tout le reste, que vous laissez mourir. C’est la partie importante. Une scène soulève dix choses ; si vous les notez toutes, votre relevé devient une liste de courses et plus rien n’y pèse. Choisissez ce que vous emportez : ce que vous ne notez pas n’a pas existé. Une question qu’on n’a pas envie d’écrire n’en était pas une.

Ouvrir une piste, c’est jouer une scène sous l’angle d’une attente ou d’un enjeu.

Votre personnage cherche, et c’est en jouant qu’il trouve. Rien ne l’oblige à chercher lui-même, du reste : la même piste peut aussi se pousser en Scène-mondeune scène déclarée où votre personnage n’est pas : le monde avance dans son dos. Au bout de trois scènes jouées avec lui, la parole est au monde ; jamais deux de suite, et le destin n’y entre pas. Elle fait avancer ce qui pend, ou elle ne fait que vivre — une respiration.partie 9, dans son dos (partie 9).

Une scène suffit parfois. Sinon, déclarez-en une autre dans le même but, autant qu’il en faut. Mais vous finissez par trancher : quand une scène touche la réponse (ou ne vous laisse qu’un dernier silence, un visage qui sait et ne dira pas), écrivez-la en une ligne ; la question ne passera pas au relevé suivant.

Une question dort au relevé de Nera depuis la porte Nord : qui a remis le colis à Parilia — et savait-il ce qu’il portait ? Ce soir, je ne la laisse plus dormir : je m’en fais une scène.

Je ne lis pas une carte à la place de Nera — je l’envoie fouiller. J’ouvre par un tirage et je garde le Trois de deniers. La Terre, plusieurs mains, un ouvrage commandé, des écritures, des registres, un objet passé de l’un à l’autre. Ce n’est pas la réponse : c’est le terrain de la recherche. Nera ne fonce pas vers une révélation ; elle va chercher là où les choses se consignent. Un nombre, pas une figure. La fouille peut tomber sur quelque chose, pas seulement sur quelqu’un.

Trois de deniersgardée
Cavalier de coupeslaissée
Sept de bâtonslaissée
L’ouverture de la piste — un nombre gardé, une figure laissée.

Le bureau de fret du port haut sent la cire et le vieux papier. Je pose devant le commis le seul nom que j’aie. « La cargaison qu’on m’a fait porter au Sud, le mois dernier. Je veux savoir d’où elle part. » Il soupire, tire un registre, suit les lignes du doigt. « Commande passée, colis remis, transporteur affecté. » Trois écritures, trois mains — comme la carte l’annonçait.

Et là, ça arrive.

Je lis par-dessus son épaule. Le colis n’a pas commencé chez Parilia : elle n’est qu’une ligne du milieu. Au-dessus d’elle, une autre main a commandé le transport et payé d’avance, et dans la marge, une consigne que je déchiffre à l’envers : « porteur à ne pas informer du contenu. »

Je referme le registre sans un mot. Le commis n’a pas vu ce qu’il vient de me montrer. Moi, si.

Cette fois, c’est Nera qui sait — pas seulement moi. Elle a lu la ligne, elle repart changée. La question se referme ; j’écris la réponse ; au prochain relevé, la question n’y sera plus :

Réponse : le colis vient d’un commanditaire au-dessus de Parilia, payé d’avance, avec ordre de tenir le porteur dans l’ignorance. Je suis le dernier maillon, choisie pour ne rien savoir.

Une figure m’aurait donné un visage plutôt qu’une ligne écrite, quelqu’un à faire parler, sans doute une scène de plus. Là, un nombre : la fouille rend une chose, et la chose suffit. Une scène a bouclé cette piste ; parfois il en faut deux ou trois — on redéclare, on rejoue, jusqu’à trancher.

Mais arriver n’est pas finir. En refermant l’ancienne question, la réponse en découvre une neuve, ce nom au-dessus de Parilia, qui est-ce ? Je ne déplace pas la vieille, elle est close pour de bon ; celle-ci est née de ce que je viens d’apprendre. Je la note à côté de l’autre, rayée :

Enjeu : qui commande à Parilia — et pourquoi tenir le colis à distance de son porteur ?

Une piste qui se referme ne clôt pas une histoire ; elle la fait avancer d’un cran. C’est tout ce qu’on lui demande.

◆ La main de l’auteur — interroger le récit entre deux scènes

Section intitulée « ◆ La main de l’auteur — interroger le récit entre deux scènes »

Le tarot répond aussi à vous, pas seulement à votre personnage. Entre deux scènes, quand vous voulez savoir où va une intrigue, ce que trame une faction, ce qui attend au prochain chapitre, posez une question ouverte de joueur et tirez. Ce n’est plus votre héros qui perçoit : c’est vous qui sondez votre propre récit, comme un meneur qui consulte l’oracle avant de préparer la suite.

Ici, hors de la fiction jouée, vous pouvez tirer plusieurs cartes et lire leur progression : l’ordre des éléments (le Feu qui cède à l’Eau, la Terre qui monte vers l’Air), la montée ou la chute des nombres, un symbole qui revient. Ces lectures plus riches, qui pèseraient trop dans une scène, trouvent leur place ici : vous ne jouez pas, vous construisez.

Tout ce qui pend doit survivre à la scène qui l’a fait naître, et à celle d’après. C’est le travail d’une seule page.

Tout s’écrit au même endroit : les scènes, et ce qui doit leur survivre. Il n’y a pas de page réservée, rien à préparer avant de commencer, un carnet vierge suffit. Deux choses seulement s’écrivent autrement que le jeu : le relevé, et les Portraitce qu’on écrit de quelqu’un, acteur ou personnage : un nom, ce qu’il veut, ses couleurs, et ce qu’il porte quand ça dit qui il est. Sans décompte, et jamais corrigé — on en écrit un neuf, plus loin.parties 7, 11.

Un portrait n’est pas réservé aux gens : un lieu où l’on revient en mérite un aussi (partie 10).

Marquez leur page : un coin colorié, une étiquette, à votre goût.

Le relevé dit ce qui, à cette heure, attend encore quelque chose de vous :

  • les acteurs vivants, une ligne chacun (qu’ils existent, ce qu’ils veulent, ce que vous ignorez d’eux) ;
  • les attentes et les enjeux, les seconds marqués comme tels ;
  • les désirs en cours, avec la trace du chemin (porte fermée, voie de traverse, condition grillée) et jamais un compte de scènes ;
  • et les marques du destin, une ligne chacune, seule trace qui dise ce qu’il a fermé et qu’il faudra une Arcane majeurel’une des vingt-deux cartes nommées, du Mat au Monde. Elle ne répond pas : elle nomme, et elle pèse.parties 2, 4, 6 pour le rouvrir (partie 6).

Il n’y en a qu’un à la fois, et il remplace le précédent. Le jour où vous le réécrivez, recopiez ce qui vit encore. Une question qui ne vous intrigue plus s’éteint là, sans cérémonie ; un acteur qu’on ne joue plus s’efface de lui-même.